Quand l’Europe inventa la solidarité financière

ECONOMIE

En 1975, pour faire face au choc pétrolier, la Communauté européenne avait déjà créé un instrument original appelé « mécanisme de prêt communautaire », rappelle Philippe Escande, notre éditorialiste économique.

Voilà dix ans qu’il est premier ministre, mais il a fallu une crise sanitaire mondiale pour qu’il gagne une popularité européenne. Mark Rutt, chef du gouvernement des Pays-Bas, est un libéral, comme les politiques français les détestent. Il adore Margareth Thatcher, n’a pas de garde du corps, circule à vélo et fais ses courses au supermarché. Et, surtout, il n’aime pas les dettes. C’est pourquoi, quand les Italiens, soutenus par la France, ont suggéré l’émission d’une dette européenne, baptisée « coronabonds », destinée à aider les pays les plus touchés, il a bondi. « C’est traverser la frontière d’une Union de transfert, aller vers une mutualisation des dettes », a-t-il expliqué.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Plan de relance européen : Bruxelles tente un compromis pour plus de solidarité

Comme son modèle britannique, cet ancien DRH d’Unilever aime la bonne gestion et les petites économies. Covid-19 ou pas, il juge néfaste de donner un blanc-seing à ces cigales du Club Med toujours prêtes à dépenser plus qu’elles ne gagnent. Ses amis anglais partis de l’Union, il a donc vaillamment repris le flambeau de chef de file des libéraux purs et durs, partisans d’un Etat et d’une Europe intransigeants avec les dépensiers français, italiens ou espagnols. Derrière lui, les Allemands approuvent en silence.

Une répartition savante

Cette figure d’un classique affrontement entre rigoristes protestants du Nord et flambeurs catholiques du Sud a pourtant connu des épisodes moins conflictuels. Trois chercheurs allemands des universités de Kiel et de Munich sont allés exhumer une histoire pas si ancienne, pourtant déjà tombée dans l’oubli. En 1973, le premier choc pétrolier plonge l’Europe dans une crise économique profonde, et en particulier l’Italie, entrée en récession. Pour lui venir en aide, la Communauté européenne va créer en 1975 un instrument original appelé « mécanisme de prêt communautaire ». La Commission européenne lance auprès des investisseurs privés une émission de titres de dette destinée à aider un pays, mais avec la caution des autres. Ce sera d’abord l’Italie (1,7 milliard d’euros en 1976), puis, plus tard, l’Irlande, la France, la Grèce et le Portugal. La garantie de ces prêts fait l’objet d’une répartition savante, où le budget européen joue le rôle de garant en premier ressort et les pays, Allemagne en tête, en deuxième.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Mario Centeno, président de l’Eurogroupe : « Il faut sortir de nos livres de recettes traditionnelles »

Ce système fonctionnera jusqu’au seuil des années 1990. Les pays bénéficiaires ont remboursé en temps et en heure et ni la Commission ni les Etats garants n’ont été sollicités. Bien sûr, les sommes en jeu étaient plus modestes que ce qui serait nécessaire aujourd’hui avec les « coronabonds ». Mais cette histoire prouve que la ligne rouge de la mutualisation des dettes évoquée par le premier ministre néerlandais avait déjà été franchie allégrement par le passé. Que la solidarité financière européenne, qui se découvre de crise en crise, est une tradition plus ancrée qu’on le croit. Mais la dernière leçon de cette expérience, que certains aimeraient renouveler, est moins agréable : ce sont aujourd’hui comme hier les même pays qui sollicitent et les mêmes qui garantissent.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
44 ⁄ 22 =